À Pointe-à-Pitre, il y a des matins où la lumière teinte les étals d’une nuance dorée, relevée par les corbeilles d’ignames, de patates douces, de gombos, de fruits à pain. Ces scènes, on les croirait immuables, mais derrière les gestes précis des marchandes, chaque produit raconte un chemin, un exil, une transmission. Aux Antilles, cuisiner, c’est toujours dialoguer avec l’Afrique — une mémoire vivante qui vibre dans nos marmites.
Lorsqu’on explore la gastronomie antillaise, on retrouve partout des échos d’Afrique, souvent subtilement métissés avec d’autres influences – européennes, amérindiennes, asiatiques. Du XVIIe au XIXe siècle, près de 1,2 million d’Africains (source : INRAP, 2022) ont transité par la Caraïbe, portant, dans la violence de la traite, leurs semences, techniques de cuisson, croyances alimentaires. On parle ici d’un véritable matelas culinaire, dont les strates se devinent dans la préparation du féroce, la soupe de pois, les accras ou le colombo.
Certains ingrédients, aujourd’hui perçus comme résolument antillais, sont en réalité les héritiers directs de l’Afrique subsaharienne. Petit tour d’horizon de ceux dont le goût, la texture ou l’usage restent profondément ancrés dans les pratiques culinaires afro-antillaises.
Plus que des produits, ce sont des gestes, des parenthèses techniques, qui font vivre l’Afrique dans la cuisine antillaise. Les gestes perpétués sont souvent invisibles à l’œil non-initié, mais ils forment la colonne vertébrale de nos traditions culinaires.
Sur les marchés de Fort-de-France, de Pointe-à-Pitre ou de Basse-Terre, il subsiste cette magie : le brassage de feuilles, tiges, graines séchées, graines torréfiées. La “cive” (oignon pays), le persil, le thym, la feuille de bois d’Inde (pimenta racemosa), un héritage africain réinterprété avec les senteurs exubérantes des îles. À cela s’ajoutent :
Voici ce que l’on entend souvent, entre deux soupes et un coup de rhum blanc, du côté de Sainte-Anne ou de Morne-à-l’Eau : “Ce plat, c’est comme ma manman l’apprenait à pétrir…” Car si l’Afrique a laissé son empreinte dans nos ingrédients, elle a surtout gravé ses codes dans la transmission. Je me permets ici de restituer deux témoignages, recueillis lors de marchés ou d’ateliers culinaires, véritables instantanés d’un héritage en action :
| Produit/Pratique Africaine | Usage dans la cuisine antillaise | Recettes phares |
|---|---|---|
| Gombo | Ajouté aux soupes et ragoûts pour leur texture épaisse | Calalou, Dombrés de gombo |
| Accras/Akara | Pâte de légumes/poisson épicée, frite | Accras de morue, accras de légumes |
| Ignames, patates douces | Bases d’accompagnement, purées, cuits à l’eau ou en ragoût | Soupe de Noël, Ragoût de porc, Féroce |
| Pilon/Mortier | Préparation des marinades et épices fraîches | Toutes les marinades, Colombo |
| Braisage/Réduction | Cuissons longues, évaporation des sauces | Matoutou, Fricassées de cabri |
Certains plats antillais, parfois emblématiques au point d’être devenus quasi identitaires, sont bâtis sur des strates successives de pratiques africaines adaptées, régulièrement métissées, rarement purement conservées. On citera ici trois exemples indissociables de la table familiale :
Cette présence africaine ne se limite pas à nos assiettes ou à nos bocaux d’épices. Elle vit dans la langue même (“zepis”, “kan’nari”, “bokit” dont les sonorités résonnent avec les dialectes de l’Afrique du Golfe), dans les chants de travail transmis autour de la marmite, dans les rites du partage lors du “déboulé” ou du festin de Toussaint. Selon l’ouvrage “Histoire & Gastronomie Créoles” de Raphaël Confiant et Patrick Chamoiseau, la moitié des pratiques culinaires créoles en Martinique trouvent une origine africaine directe — le chiffre grimpe à 60 % si l’on considère la cuisine familiale (Source : INSEE, 2022).
Redécouvrir ces racines, c’est aussi renouer avec une approche plus sensorielle de la cuisine : humer le gombo qui fond, observer la pâte d’accras lever sous la chaleur, écouter le cliquetis du pilon sur le bois. C’est, pour chaque famille, un moyen de réinvestir son héritage dans une modernité culinaire créative, ouverte sur le monde, mais toujours fidèle à la mémoire.
Dans les restaurants d’ici, sur les marchés ou lors d’ateliers, nombre de cuisinière·s réinventent en permanence ce patrimoine — non pour le figer, mais pour garder vivants ces gestes, textures et saveurs. Déguster un colombo ou un dombré aujourd’hui, c’est goûter à la fois l’enracinement africain et l’ingéniosité créole : une mémoire réconfortante, en perpétuel renouvellement.
Pour aller plus loin, rien ne vaut l’échange : interroger les anciens, observer les mains qui préparent, prêter attention à la provenance des légumes trop souvent oubliés, aux histoires murmurées autour du feu. On découvre alors qu’ici, chaque plat est un passeur — entre continents, entre siècles, entre générations.